Tindersticks - James Yorkston - Men in the Moon

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Concert à La Cigale, à Paris, 26 septembre 2003

Si la mélancolie était cotée en bourse, les Tindersticks seraient milliardaires. Heureusement, elle s’accommode mieux d’une salle de concerts à taille humaine. Quoique bourrée à craquer pour cette venue de Tindersticks à Paris. Mais avant le triomphe facile que s’est offert le groupe de Stuart Staples, les très British Men in the Moon avaient la tâche de chauffer l’atmosphère.

"Très British" dans le look (tendance chemises de cadre-moyen des années 70) et dans la musique, les Men in the Moon se situent à une confluence des Beatles, de XTC et de tous ces groupes que les Inrockuptibles, organisateurs de la soirée, soutenaient déjà à la fin des années 80, genre Feelies, Nits, Go-Betweens et on en passe. Sur un fond de kaléidoscope lumineux psychadélique, ils s’essaient donc à torcher des pop-songs de post-ados, avec un sens mélodique certain et un batteur survolté qui botte les fesses de l’ensemble. Bon accueil de la part du public, qui ne remplit encore qu’un tiers de la salle.

James Yorkston & The Athletes, c’est en fait James Yorkston et… un unique comparse, l’un maniant guitare sèche et banjo, l’autre guitare à plat, un drôle de petit orgue à soufflets et le banjo itou à l’occasion. L’Ecossais fait planer sur la cigale ses compos intimistes, à la musique comme chuchotée par moments et peinant à couvrir le brouhaha venu du bar. Le monsieur a visiblement des adeptes dans la fosse, maintenant pleine, qui applaudit chacun des titres avec conviction. Belle voix, bonne gueule, et une simplicité convaincante.

Pour les Tindersticks, c’est simple, même des sardines en boîte se seraient trouvées à l’étroit. Et lorsque le groupe arrive (non, pas "déboule", pas du tout…) sur scène, c’est un tonnerre d’applaudissements qui éclate, à croire que, au contraire, le sextet quittait les planches après une prestation réussie.

Trouble, Say goodbye, Running wild, Another night, Sometime it hurts ouvrent les amitiés. C’est le deuxième fois que je vois Tindersticks en live, la première ayant été il y a quelques années à la Mutualité. Premier constat: le groupe est, bien sûr, nettement plus à l’aise, mais il semble ainsi avoir perdu une part de cette instabilité, de cette tension qui donnait l’impression que la timidité et la fragilité qui se dégagent de leurs compositions pouvaient se briser comme du cristal.

Stuarts Staples semble moins renfrogné et introverti (il soufflera même quelques "thank you" et, ô surprise, ira jusqu’à sourire imperceptiblement à la fin!). Les parties instrumentales, sorte de bruitisme planant, sont moins présentes. Tant mieux sans doute pour ceux qui voient en Staples la réincarnation de Leonard Cohen ou de Nick Cave, dommage pour les ambiances et les contrastes.

L’essence du groupe est toutefois intacte. Une voix grave, instrument à part entière, étonnamment cotonneuse et chaude, qui parle, expulse les mots les uns après les autres, plus qu’elle ne chante. Un violon qui souffle des brumes et des vents de point du jour solitaire et de séparation. Un piano discret. De la guitare, oui, mais pas saturée, qui tisse la trame à laquelle les tourments vocaux donnent les couleurs. La basse, sur le coup, était trop en avant et tendait au bourdonnement; de même que la grosse caisse de la batterie résonnait trop.

Mais de Sleepy song à El diablo et Can our love, Let’s pretend ou Desperate man (19 titres au total, rappels compris), c’est les yeux fermés que cette musique sinueuse et émotionnelle se déguste. D’autant que, sur la scène, il ne se passe pas grand chose, à part cette façon qu’a Staples d’empoigner le micro et de le rejeter entre les vers, dans une sorte d’ivresse.

Fort de leur nouvel album Waiting for the moon, déjà salué comme un grand cru, les Tindersticks ont prouvé une fois de plus qu’ils sont uniques. Ce groupe sait créer une atmosphère irréelle et habitée, qui persiste en nous longtemps après la dernière note. Comme si la tristesse était un sentiment heureux.

F.M.