Etats-Unis : la torture au nom de la liberté

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Dans l'Amérique de George W. Bush, la liberté et la démocratie ont d'étranges effets pervers. Au nom de la lutte contre la "tyrannie", la torture est approuvée et encouragée au plus haut niveau. Et la Convention de Genève considérée comme "obsolète".
 

La nomination d'Alberto Gonzales, un partisan déclaré de la torture, au poste d'attorney general (ministre de la Justice) par le président américain George W. Bush, début 2005 confirme ce que l'on subodorait déjà : la Maison Blanche a jeté le bébé de la légalité avec l'eau du terrorisme après le 11 septembre 2001. Et un nouveau rapport d'Amnesty International, en mai, sur la politique de détention des Etats-Unis le décrit comme "caractérisé par l'hypocrisie, la prédominance de l'idée selon laquelle le pays est actuellement en guerre et le refus de se conformer aux obligations internationales."

La restriction des libertés publiques aux Etats-Unis, l'invasion de l'Irak, les actes de tortures à la prison d'Abou Grahib, en Irak, ou de Guantanamo, à Cuba, ainsi que les discours de croisé de Bush indiquaient qu'un paradoxe était à l'oeuvre : oui, la liberté pouvait consister à tuer des dizaines de milliers d'innocents pour déloger quelques coupables, à utiliser des armes interdites par la Convention de Genève (comme les bien réelles  bombes à fragmentation) sous prétexte d'empêcher l'utilisation d'armes interdites par la Convention de Genève (alias "de destruction massive", bien qu'imaginaires), à humilier des peuples pour se venger de sa propre humiliation, à dissimuler des visées économiques et géo-stratégiques sous des discours de premier de la classe démocratique.

La nomination d'Alberto Gonzales a signifié une nouvelle étape, qui consiste à assumer officiellement que la défense de la liberté et de la démocratie passe par des moyens anti-démocratiques. Alberto Gonzales estime ainsi que les terroristes présumés (donc non condamnés comme tels, donc possiblement innocents) ne doivent pas bénéficier des droits garantis par la Convention de Genève sur le traitement des prisonniers de guerre.

Alberto Gonzales n'est pas précisément un militant des droits de l'homme. "A l'époque où George W. Bush était gouverneur du Texas, Alberto Gonzales était conseiller juridique de l'Etat. Pendant ses six ans à ce poste, 150 hommes et deux femmes ont été légalement mis à mort au Texas, un record dans l'histoire moderne des Etats-Unis. Dans chacun des cas, le gouverneur Bush a refusé la grâce, se fiant aux recommandations d'Alberto Gonzales" (source : Richard Hétu, La Presse, New York, cité sur www.cyberpresse.ca).

La torture compatible avec la douleur physique

George W. Bush devenu président des Etats-Unis, Alberto Gonzales l'a suivi à la Maison Blanche, toujours comme conseiller juridique. La lutte contre le terrorisme "rend obsolètes les strictes limitations de Genève sur l'interrogation des prisonniers", affirme-t-il alors (Le Journal du Dimanche, 23 janvier 2005).

Alberto Gonzales a lui-même approuvé un document qui définit la torture comme une douleur physique "d'une intensité telle qu'elle s'accompagne de blessures physiques sérieuses comme la défaillance d'organes ou la mort." Frapper un détenu, l'humilier, le priver de nourriture, de sommeil ou l'empêcher de respirer ne seraient pas, dans cette logique, des actes de tortures... si le questionneur sait s'arrêter juste à temps.

Donald Rumsfeld, le secrétaire d'Etat à la Défense, avait déjà autorisé les interrogatoires ayant recours à des "positions de stress", à "la privation de lumière" ou à... des chiens.

Pour l'American civil liberties union (ACLU), première organisation américaine de défense des droits civils aux Etats-Unis, "il est clair que Gonzales et de hauts responsables ont créé le cadre juridique et le climat laxiste ayant conduit aux tortures et aux abus", notamment à Abou Grahib. Mais aussi à Guantanamo, pour les prisonniers capturés en Afghanistan et auxquels le gouvernement américain a refusé le statut de prisonnier de guerre, donc la couverture par la Convention de Genève. Guantanamo où, d'après des documents divulgués par l'ACLU, des prisonniers ont été soumis à la privation de sommeil et au passage à tabac.

"A plusieurs occasions, je suis entré dans des salles d'interrogatoire pour trouver des détenus pieds et poings enchaînés, au sol dans une position foetale, sans chaise, eau ou nourriture. La plupart du temps, ils avaient uriné ou déféqué sous eux, et avaient été laissés ainsi durant dix-huit ou vingt-quatre heures, voire plus", raconte un agent du FBI cité par Le Journal du Dimanche (Un système de torture, par Philippe Bolopion, 23/01/2005).

"Une justification légale à la politique ayant mené à la torture"

Human Rights Watch, association de défense des droits de l'homme basée à New York, a annoncé que, pour la première fois de son histoire, elle s'opposait à la nomination d'un membre du gouvernement américain. Pour HRW, Alberto Gonzales "a joué un rôle clé en fournissant une justification légale à la politique ayant mené à la torture et aux sévices contre des détenus dans des prisons américaines." Par ailleurs, des dizaines d'enquêtes sur des cas de torture ou de sévices dans les prisons sous contrôle américain en Irak ont tout simplement été arrêtées avant terme, affirme l'ACLU.

"Monsieur Gonzales a défendu une politique en contradiction fondamentale avec des décennies de jurisprudence américaine, avec la bonne pratique militaire, et avec le droit international et les droits de l'homme", déplore le démocrate Patrick Leahy, de la commission des Affaires judiciaires du Sénat.

Le mémo officiel rédigé par le chef de l'office juridique du ministre adjoint de la Justice et rendu public le 30 décembre 2004 fait ainsi pâle figure. Remplaçant un texte de 2002 qui limitait la définition de la torture à "une douleur atroce et déchirante", il affirme que "la torture est exécrable au regard de la loi et des valeurs américaines, ainsi que des normes internationales." La torture ne serait ainsi pas seulement une douleur "équivalente à celle accompagnant une blessure physique grave" et pourrait impliquer des souffrances mentales. Par ailleurs, la "sécurité nationale" ne pourrait justifier sa pratique.

Des prisons secrètes

Ce récent mémo ne doit pas peser bien lourd. Car Bush a nommé Alberto Gonzales attorney general et Condoleezza Rice secrétaire d'Etat (ministre des Affaires étrangères). Celle-ci a refusé de condamner les interrogatoires "musclés" de terroristes présumés. "Je ne pense pas qu'il serait approprié que je parle de techniques, a ajouté Condoleezza Rice. Je ne pense pas que ce serait bon pour la sécurité des Etats-Unis."

Ces positions inquiétantes pourraient cependant cacher encore pire. Selon, le Comité International de la Croix-Rouge (CICR), "un certain nombre de personnes sont détenues au secret dans des lieux inconnus", qui seraient des prisons de la CIA réservées aux gros bonnets. Où? Combien? Quelles charges pèsent contre ces personnes? Comment sont-elles interrogées? Quelle "justice" leur est appliquée? On l'ignore presque totalement.

Une des techniques utilisées contre les détenus de ces bases, dont certaines seraient carrément des bateaux militaires, serait "le water boarding: le détenu est ficelé à une planche et poussé sous l'eau", croit savoir le JDD. Notons que cette technique était employée au cours des siècles passés contre les marins récalcitrants. "Tout aussi secrète est la pratique dite des renditions, qui consiste à livrer des prisonniers à des pays connus pour employer la torture."

Formulé par un responsable américain cité par le Washington Post, cela donne: "On ne leur fait pas cracher leurs tripes. On les envoie dans d'autres pays pour qu'ils leur fassent cracher leurs tripes."

Le 13 mai, le rapport d'Amnesty International, Guantanamo and beyond : the continuing pursuit of unchecked executive power, affirme que "un an après le scandale d'Abou Grahib, la situation n'a pas changé et les conditions restent en place pour que de nouveaux cas de torture et de mauvais traitement des personnes détenues par les Etats-Unis se produisent (...) Des milliers de personnes détenues par les Etats-Unis en Irak, en Afghanistan, à Guantanamo Bay et dans d'autres lieux tenus secrets risquent toujours d'être torturées ou maltraitées."

Les droits les plus élémentaires sont bafoués. "Plus d'un an après la décision de la Cour suprême fédérale reconnaissant la compétence des tribunaux américains pour examiner les recours formulés par les personnes retenues sur la base navale américaine de Guantanamo Bay, à Cuba, aucun prisonnier concerné n'a bénéficié d'un réexamen judiciaire de la légalité de sa détention."

Globalement, estime Amnesty International, "Les éléments tendant à prouver l'utilisation de la torture et des mauvais traitements par les forces américaines sont de plus en plus nombreux."

C'est ainsi que George W. Bush conçoit, pour reprendre les termes de son discours inaugural de second mandat, "les plus grandes avancées de l'histoire de la liberté" qu'il pense conduire. Avec comme objectif "la fin de la tyrannie dans le monde." Et c'est effectivement simple: si la torture, le non-respect de la présomption d'innocence et du droit international sont partie intégrante des principes démocratiques, les pires dictateurs vont se faire une joie de les respecter.

Fabien Maréchal

30 janvier & 21 mai 2005

Autres sources et sites à consulter :

- Romandie.news (d'après AFP)

- Nouvel Observateur

- Cyberpresse  : "Alberto et la torture" / "La notion de torture révisée"

- L'Humanité

- Le Journal du Dimanche

- Washington Post

- American civil liberties union (ACLU)

- Human Rights Watch (HRW)

- Comité International de la Croix-Rouge (CICR)