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Le vie selon le MEDEF : "Gagner de l'argent"

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La reproduction de cet article est libre à condition d’en citer la source (Annu:Art) et l’adresse Internet.

A l'assemblée générale du MEDEF, mi-janvier, malgré les "succès" engrangés grâce au gouvernement (sur les cotisation patronales, sur l'ISF ou sur les frais de repas d'affaires),  les antiennes libérales (flexibilité, flingage du secteur public et du droit social) ont donné lieu à des revendications toujours plus énormes, comme la généralisation du Contrat nouvelle embauche ou la fin de la durée légale du travail. Le tout résumé dans la vision de la vie et du monde selon Laurence Parisot :  "Le désir de gagner de l'argent".

"Pour une France lisible" : c'est le titre que Laurence Parisot a donné à son discours lors de l'assemblée générale du MEDEF, le 17 janvier. Et on ne peut pas reprocher à la patronne des patrons de manquer de clarté dans ses ambitions : du fric, et tout pour ma gueule. Quitte a devenir risible. Par exemple quand elle déclare : "J'ai fait le choix d'ouvrir immédiatement, sans complexe, le sensible chantier des Accidents du Travail et Maladies Professionnelles (ATMP)". Alors qu'elle n'a rien choisi du tout : le calendrier des partenaires sociaux s'imposait à elle...

Plus intéressant, Parisot se félicite des "succès" obtenus par le MEDEF, "jamais aussi nombreux" que ces derniers mois. Elle les cite : "Un aménagement de l'ISF [Impôt de solidarité sur la fortune, qui sera donc réduit] a été adopté. L'anticipation de la hausse de la taxe d'apprentissage a été supprimée. Les allègements de cotisations sociales sont maintenus [toujours sans aucun contrôle ni obligation en matière d'emploi pour les entreprises]. Le taux plafond du versement transport n'augmentera pas." Bref, Parisot se félicite publiquement d'avoir fait obéir le gouvernement sur ses revendications.

Et comme il n'y a pas de petits profits, savourez celui-ci : "Certains combat étaient rudes mais nous les avons gagnés." Houlalala ! La lutte contre le chômage ? L'éradication de la grande pauvreté ? Ne soyez pas vulgaires, chers lecteurs... Dans ces combats, poursuit Parisot, "Je citerai simplement celui que nous avons mené pour obtenir l'annulation de la circulaire du 19 août 2005 qui prévoyait que désormais les employeurs ne pourraient intégrer dans leurs frais d'entreprise que 5 repas d'affaires par salarié et par mois et qu'en cas de dépassement, les repas seraient constitutifs d'un abus manifeste." Réjouissez-vous, vous qui fréquentez les Restos du Coeur, Parisot pourra continuer à s'entruffer, s'homarder et se caviarer à l'oeil tous les jours.

Enfin, la Jeanne d'Arc des affaires en arrive à l'essentiel : "La France est en train de devenir illisible". La faute, selon elle, à des lois contradictoires et trop nombreuses, à un code du travail étouffant. "Il ne faut pas croire que c'est le monde qui devient illisible [Pas de danger, au contraire, ce qui le fait tourner est parfaitement clair : le pognon]. C'est la France vue de l'extérieur et c'est la France pour les Français. Certains peuvent s'en satisfaire parce qu'ils trouvent ce brouillard protecteur. D'autres peuvent en profiter -Victor Hugo, souvenez-vous de Notre Dame de Paris, et d'autres nous ont appris que les crimes se commettent volontiers à la pénombre- mais nous, chefs d'entreprise impliqués dans l'exigence démocratique liée à l'échange, nous devons nous insurger contre cette illisibilité."

Ah ! Que c'est grandiose ! Victor Hugo soutiendrait le MEDEF, d'évidence, tout comme les chat achèteraient Whiskas ! Et si les patrons veulent décapiter le code du travail, ce n'est pas pour augmenter leurs profits mais par goût de la démocratie. Parisot, qui se flatte de lettres et d'histoire, devrait savoir que les plus grands mensonges et les plus grands crimes se drapent toujours dans une prétendue justice à imposer aux aveugles et dans le respect d'un droit immanent. Et qu'elle se dénonce en même temps qu'elle se ridiculise.

Mais, à l'image des tribuns méprisant la plèbe dont ils disent vouloir faire le bonheur contre son gré, Parisot rejette tout de la démocratie quand elle ne sert pas ses seuls intérêts. Démocratie = gouvernement par des représentants élus du peuple ? Non, pas pour le MEDEF. Qui déplore que "le législateur [le gouvernement, les assemblées] considère qu'il peut intervenir jusque dans les moindres détails du droit social", en vertu de l'article 34 de la Constitution, qui accorde au dit législateur le pouvoir "de déterminer les principes fondamentaux du droit du travail, du droit syndical et de la Sécurité sociale".

Traduisons : pour Parisot et le MEDEF, les élus devraient se contenter de proposer des grandes orientations et le reste, tout le reste, dépendrait d'accords de branche, ou d'entreprise. Donc négocié à des niveaux où les possibilités de pression sur les syndicats ou les salariés sont bien plus grandes. Surtout, surtout, les accords dont rêve le MEDEF sont du genre de ceux signés récemment à propos de l'Unedic ou avant cela pour les intermittents du spectacle : toutes les organisations patronales signant en bloc avec deux syndicats de salariés ultra minoritaires dans leur branche.

Faites le calcul. 3 organisation patronales (MEDEF, CGPME, UPA) face à 5 syndicats de salariés (CGC, CFDT, CFTC, FO, CGT) : 8 au total. Tous les patrons signent un accord, plus 2 syndicats de salariés sur 5 (en général, à choisir entre la CGC, généralement proche du patronat, et la "réformiste" CFDT  ou la "béni-oui-ouiste" CFTC). On se retrouve avec 5 signataires sur 8 organisations, même si ces 5 ne représentent qu'une toute petite minorité des salariés. Ce système qui donne la majorité aux moins nombreux, et qui régit la paritarisme à la française, le MEDEF rêve de le voir étendre à tous les secteurs, à toutes les négociations, et si possible en élargissant au maximum son champ d'application. Le résultat serait très simple : les patrons feraient la loi sociale et du travail (et même syndicale !) en comptant sur l'appui de deux ou trois syndicats avec qui ils se partageraient les présidences des organismes sociaux. Le rêve absolu ! Le trip de Seillière dans ses flashes les plus dingues !

Enfin, Parisot se lâche tout à fait : "Veut-on rester un pays riche ou devenir un pays pauvre ? Le désir de gagner de l'argent est là, chez chacun, mais il reste inavoué. Quel dommage !"

Là encore, il faut traduire : "Voulons nous, nous qui avons la thune, la garder et en avoir encore plus, ou accepter de devoir partager avec des classes moyennes, voire, j'ose à peine dire le mot, des pauvres qui, finalement, sont moins nos concitoyens que tous les richards de la planète ? Le pognon, putain, y'a que ça de vrai, et ceux qui rêvent à autre chose, à l'art, à la philosophie, à cultiver leurs tomates, sont des pervers. Les perspectives du fric, voici le seul horizon qui doit nous guider." Mais Parisot a de l'éducation, elle dirige un institut de sondage (l'Ifop), elle sait qu'il serait malséant d'afficher ainsi ses bas instincts bestiaux.

Quant à l'Etat honni (puisque Etat = stalinisme = goulag, tandis que entreprise privée = liberté = démocratie), il doit fonctionner comme une entreprise, ce qui rendra plus facile sa liquidation : "La mutation, la métamorphose de l'Etat sont engagés, mais trop timidement, il faut aller plus loin et encourager la culture du management et la culture de la performance." Le service aux usagers, l'égalité de traitement, notions désuètes...

Tant qu'on y est : "Nous demandons également que la décision économique que constitue la fixation du SMIC sorte du champ politique." Le gouvernement doit lâcher l'affaire et confier la question à des "experts". Des fois qu'un jour des élus du peuple se rendent compte que payer un loyer et bouffer avec 1218 euros (brut) par mois, c'est pas de la tarte.

Si vous trouvez déjà que Laurence Parisot ressemble dangereusement au Docteur Folamour de Kubrick, restez tout de même pour la fin de la séance. "Mais cela ne suffit pas", attaque Laurence après sa diatribe anti-SMIC. "La question des 35 heures est devenue inextricable", assène-t-elle, non sans aplomb, puisque, sous le gouvernement Raffarin deux hausses successives du nombre légale d'heures supplémentaires ont remonté la durée légale du travail, en pratique, à 39 heures... alors que les entreprises ont conservé TOUTES les aides de l'Etat liées aux 35 heures, transformées en 2003 en abattements de charges sur les bas salaires !!! Mais, non, cela "ne suffit pas." Non : "Demandons-nous si ce n'est pas plutôt sur le concept de durée légale du travail qu'il faudrait réfléchir."

Poser cette question, c'est déjà, dans la bouche de Parisot, y répondre : pour le MEDEF, il faut supprimer la durée légale du travail, permettre d'accumuler les heures supplémentaires sans supplément de salaire et sans limite, ou diminuer selon les besoins le nombre d'heures travaillées... en diminuant les salaires en fonction, bien entendu, faut pas déconner (ceci n'est pas une interprétation abusive mais bel et bien une revendication du MEDEF... au nom de l'emploi, bien entendu !).

Laurence Parisot, femme intelligente, sait que son auditoire, lors de l'assemblée générale du MEDEF, comprend ce qu'elle veut dire sans avoir besoin tout à fait de le dire. Oui, le MEDEF doit devenir une force politique, une force de gouvernement sans être au gouvernement. C'est tout l'enjeu de sa revendication autour de la notion de contrat et de négociation, qui serait plus efficace que "le législateur" (doublement suspect puisqu'émanant du peuple et représentant l'Etat).

"Une société moderne capable d'encourager ses entreprises est aussi une société qui laisse un espace clair à la démocratie sociale [la négociation 3+2 telle qu'évoquée plus haut], un espace où les partenaires sociaux pourraient débattre sans que le législateur intervienne et les prive de leur pouvoir d'édicter des règles [à la niche, les députés !]", déclare-t-elle.

Après tant d'exigences patronales qu'un congrès de la CGT ressemble à une réunion de l'amicale des anciens du FMI, Parisot porte l'estocade afin d'illustrer sa conception de la lisibilité : "Et quand la règle générale est la bonne, quand la règle générale est lumineuse, pourquoi faudrait-il la compliquer par des exceptions ? Nous demandons l'extension du CNE à toutes les entreprises !" Ben tiens, précarité pour tous et perpétuelle.

Le CDI comme contrat de travail normal, et le CDD à l'essai ou pour des boulots de courte durée : voilà quel était la règle générale, une bonne règle même. Et c'est le CNE qui est venu comme une exception. Mais vous n'aviez pas compris : la bonne règle est ce qui plaît au MEDEF, l'exception n'est qu'une règle en sursis.

"L'entreprise, c'est la vie", conclut Parisot, oubliant qu'on peut avoir d'autres intérêts et plaisirs dans la vie que le boulot, "L'entreprise, c'est notre vie", ajoute-t-elle en signifiant que sa vie est la seule bonne et que tout le monde devrait s'y conformer, "et il faut que la vie soit belle !" Quelle déclaration, crévendiou : "Il faut que la vie soit belle !" C'est magnifique ! Surtout quand on se rappelle cette autre déclaration de Laurence Parisot : "La vie, la santé, l'amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ?" (interview au Figaro Economie, 30 août 2005). La belle vie, c'est la vie précaire pour les salariés, et le pognon pour les dirigeants d'entreprise et les détenteurs de capitaux. Sans rire : je ne vois pas plus lisible...

FM

6 février 2006

 

- Toutes les citations sont extraites du discours de Laurence Parisot, le 17 janvier, lors de l'assemblée générale du MEDEF.

- Consulter aussi le site Economie et entreprise : Rions un peu avec le MEDEF

- Lire : Le CPE : bientôt pur tous ? et l'article sur l'assemblée générale du MEDEF 2005