traité constitutionnel européen
lettre ouverte à
Philippe Val
(directeur de la
rédaction de
Charlie Hebdo)
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Monsieur Philippe Val, Je suis abonné à Charlie Hebdo et je reçois Le Figaro. Est-ce normal ? Ce n'est pas vous qui avez pu écrire dans Charlie Hebdo : « Que le monde soit aujourd'hui dans une économie ouverte n'est pas une idée, c'est un fait. »* Si, c'est vous ? Apprenez alors que vous confondez le présent et le futur dont vous rêvez, et que tous les secteurs ne sont pas encore livrés à la concurrence. Des services publics subsistent, blessés par les directives européennes, mal en point, presque des survivances, mais ils subsistent. Je vous concède que les services publics, le Traité constitutionnel européen n'en fera qu'une bouchée, et qu'il interdira de changer un fait qui ne nous plaît pas, mais nous n'en sommes pas encore là. Monsieur Philippe Val, Je suis abonné à Charlie Hebdo et je reçois le Journal des Reniements. Est-ce normal ? Ce n'est pas vous qui avez pu écrire dans Charlie Hebdo : « De ce point de vue, la Constitution ne fait qu'entériner ce que les peuples européens ont majoritairement voté depuis cinquante ans. » Si, c'est vous ? Apprenez alors que dans un autre éditorial, vous nous l'expliquiez vous-même, les candidats aux élections se présentent systématiquement sur un programme de gauche, y compris Chirac avec sa fracture sociale, et une fois élus systématiquement ils trahissent les électeurs en faisant une politique de droite. Et quand bien même le Traité constitutionnel européen ne ferait qu'entériner ce que les électeurs ont voté depuis cinquante ans... cela ne préjugerait en rien de ce que voteront les électeurs dans cinquante ans, et n'autorise pas à les placer devant une impossibilité de choix. Je vous concède que dans cinquante ans, le Traité constitutionnel européen aura fait oublier aux électeurs ce qu'est la liberté de choix, mais nous n'en sommes pas encore là. Monsieur Philippe Val, Je suis abonné à Charlie Hebdo et je reçois France Football. Est-ce normal ? Ce n'est pas vous qui avez pu écrire dans Charlie Hebdo : « Il s'agirait d'une Constitution dont se dote un pays, elle serait évidemment beaucoup plus simple, lisible et accessible. Mais elle découle d'une cascade de traités entre six, douze, puis vingt-cinq pays. » Si, c'est vous ? Apprenez alors qu'on peut marquer des buts contre son camp. Si 25 pays sont incapables de produire en commun une Constitution simple, lisible et accessible -vous avez oublié impartiale mais ça ne devait pas vous sembler important- ça augure mal de la suite. Vous laissez entendre que les débats pour le moindre texte de loi seront interminables, qu'il y aura des blocages diplomatiques... Bref, que la situation sera tout simplement ingérable. Je vous concède que le Traité constitutionnel européen, en livrant l'Europe aux capitaux, simplifiera grandement les choses, mais nous n'en sommes pas encore là.
Monsieur Philippe Val, Monsieur Philippe Val, Je suis abonné à Charlie Hebdo et je reçois un prospectus. Est-ce normal ? Ce n'est pas vous qui avez pu écrire dans Charlie Hebdo : « Certes, la Constitution n'est pas assez socialiste, surtout si l'on entend par là qu'elle ne permet pas l'instauration d'une économie planifiée, comme celle qui, autrefois, a fait le succès de l'Albanie ou qui fait encore la réussite sans précédent de la Corée du Nord. » Si, c'est vous ? Apprenez alors qu'en France la Démocratie nous affranchit depuis longtemps de ces oppositions binaires. Ça n'a pas besoin d'être ou tout l'un ou tout l'autre, dans une Démocratie la politique gouverne l'économie et permet toutes les combinaisons possibles d'ingrédients divers et variés, et de choisir la concurrence où l'étatisation secteur par secteur en fonction de critères sains, basés sur l'efficacité et l'intérêt commun, au-delà des idéologies fanatiques. Ne vous êtes-vous jamais aperçu qu'en France les secteurs publics et privés se côtoyaient, s'interpénétraient et se profitaient mutuellement jusqu'à récemment, jusqu'à ce que des élus par la gauche virent au pouvoir à droite et sacrifient l'intérêt commun à des intérêts privés ? Mais vous viviez en Albanie, sans doute. Je comprends qu'ayant un rossignol à vendre, pour relativiser ses tares évidentes, vous choisissiez le repoussoir le plus noir, mais ils ne sont finalement que des frères ennemis, tellement semblables sous des airs antinomiques ! Je vous concède que cette Démocratie, le Traité constitutionnel européen n'en fera qu'une bouchée, mais vous l'y aurez un peu aidé. En 1788 la Monarchie n'était pas une idée, elle était un fait. Monsieur Philippe Val, vous dites avoir lu le Traité constitutionnel européen. Tout vous y a paru clair et sain. Êtes-vous normal ?
Alain Broueil * Les citations sont tirées du Charlie Hebdo n° 668, paru le 6 avril 2005. |
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